Vous le voulez comment votre cerf, monsieur?

Environnement
Auteur

André Desrochers

Date de publication

4 mars 2014

(Ce texte a été publié originalement dans le blogue du magazine Contact de l’Université Laval)

La semaine dernière, le gouvernement du Québec annonçait qu’une douzaine de restaurants allaient prochainement avoir le privilège d’offrir du gibier sauvage au menu. De rares restaurants servent déjà du gibier au Canada, mais ces animaux sont généralement élevés en captivité. Ici on parle de « vrai » gibier, qui a vécu dans des conditions naturelles jusqu’au jour où un chasseur ou un trappeur le prenne pour cible. Les espèces visées dans l’annonce du gouvernement sont le cerf de Virginie, le lièvre d’Amérique, le rat musqué, le castor et même les écureuils (on n’est toutefois pas fichu de nous dire de quelle espèce: gris ou roux?).

Sitôt l’annonce faite, les réactions ont fusé sur les médias sociaux, et de nombreuses personnes ont dénoncé les risques associés à cette décision audacieuse. On s’inquiète surtout de voir le braconnage monter en flèche, ce qui pourrait mettre en péril des populations des espèces visées. Ces préoccupations apparaissent légitimes quand on réalise à quel point de nombreuses espèces sauvages ont été surexploitées en raison d’une forme ou d’une autre de commercialisation. Mais est-ce que la commercialisation entraîne automatiquement la surexploitation? J’en doute. Du moins j’espère que non, car même si je ne suis pas chasseur, je suis amateur de viande de gibier sauvage.

Mortalité sous contrôle

À moins de vivre sur la planète Bambi, on s’entend pour dire que la faune est une ressource renouvelable. Ressource, car elle contribue au plaisir de vivre, et renouvelable bien sûr, car elle peut se reproduire sans recours à notre aide. Une gestion rationnelle des ressources renouvelables suggère qu’on en consomme le plus grand nombre possible sans réduire à long terme son abondance. En l’absence des inévitables pleurs et grincements de dents de la société, une chasse optimale pourrait mathématiquement cibler à long terme environ 50% du nombre maximal de bêtes d’une espèce gibier, par rapport au nombre que l’environnement pourrait supporter. Cela est possible parce que chaque animal tué facilite quelque peu la vie des ceux qui restent en réduisant la compétition pour les ressources (aliments, etc.)1. Ce phénomène peut contribuer à la survie et à la reproduction des animaux restants si bien que la population «rebondit» et vient compenser la mortalité causée par la chasse. Si cette compensation ne suffit pas à combler les pertes, la mortalité est dite «additive» et la population décline. La beauté avec les populations de gibiers, c’est qu’on peut avoir un contrôle assez précis sur leur évolution de sorte qu’en cas de déclin, les gestionnaires peuvent rapidement ajuster le tir en publiant de nouveaux quotas adaptés à chaque région.

Anticosti: la ferme bio

Dans mon dernier billet, je soulignais les nombreux empiétements humains sur la biodiversité de l’île d’Anticosti, avec en vedette le cerf de Virginie. Qu’est-ce qu’on attend pour « mettre en valeur » toute cette viande, bio de surcroît? Avec juste 9 000 bêtes tuées chaque année sur les 160 000 que compte cette île, ça en laisse beaucoup pour fertiliser le sol plutôt que décorer notre assiette. En appliquant les calculs de rendement maximal soutenu, j’imagine qu’on pourrait en chasser bien plus (3 fois? 5 fois?) que ce que l’on fait actuellement à Anticosti et ailleurs dans le sud de la province2. La vente d’une partie de leur butin pourrait rendre le coût du voyage de chasse abordable pour un plus grand nombre de chasseurs et ainsi créer un nouvel attrait économique régional. Cela tomberait particulièrement bien à Anticosti, car les gestionnaires de la faune du Québec voudraient voir la chasse au cerf augmenter de crainte que cette population finisse par s’auto-détruire en broutant complètement son garde-manger3.

Traçabilité

Un des problèmes majeurs de la commercialisation des produits sauvages est leur traçabilité, c’est-à-dire la capacité de suivre les traces des denrées de la récolte –ou de la chasse– à l’assiette. C’est un problème complexe, mais pas insurmontable. Dans l’ouest nord-américain par exemple, la cueillette commerciale de champignons sauvages est populaire et en croissance malgré les dangers liés à la présence d’espèces toxiques. On y pratique à plusieurs endroits un système de traçabilité pour assurer une qualité minimale du produit. Au Québec, des systèmes de traçabilité de bleuets sauvages existent aussi. Bien sûr, il y a une marge entre couper la tige d’un champignon ou une grappe de bleuets et abattre, puis dépecer un animal correctement. Mais peut-on s’asseoir et en discuter avant de sortir les épouvantails? Pourquoi ne serait-il pas possible d’émettre des règles strictes et vérifiables pour les mêmes étapes avec du gibier?

Si les ambitions du gouvernement devaient se réaliser, le Québec ne serait qu’un autre endroit où du gibier sauvage figurerait sur la carte de nombreux restaurants. On offre déjà ce type de produit en Nouvelle-Écosse et à quelques autres endroits au Canada. Alors plutôt que de s’inquiéter à outrance des braconniers, ne serait-il pas plus stratégique d’examiner comment les autres ont géré le problème du braconnage? Après tout, j’ose croire que le braconnier québécois n’est pas si distinct du poacher du rest-of-Canada. J’ose croire qu’un jour, je pourrai choisir la cuisson d’un succulent filet mignon de cerf au bon restaurant du quartier.

Notes de bas de page

  1. L’expression mathématique de ce phénomène est la croissance logistique et le rendement maximal soutenu.↩︎

  2. Bien sûr, les choses sont plus complexes que cela, par exemple du fait que tous les animaux ne sont pas égaux démographiquement (selon leur sexe, leur âge, etc.) et que le cerf est polygame. Beau projet de recherche! ↩︎

  3. Quelque 160 000 des 400 000 cerf du Québec vivent à Anticosti. Vous pouvez lire à ce sujet l’article Anticosti, le laboratoire aux 200 000 cerfs.↩︎