Anticosti: du pétrole dans notre cour
(Ce texte a été publié originalement dans le blogue du magazine Contact de l’Université Laval)
Bon, voilà, le Québec serait finalement open for business en matière de pétrole ! Le gouvernement du Parti québécois nous annonce une dépense de 115 M$ pour confirmer l’existence d’un potentiel pétrolier majeur sous l’île d’Anticosti. Un potentiel qu’on chiffre actuellement à 45 G$. D’emblée, cela me semble un risque financier raisonnable pour un État qui a besoin de fonds pour payer, entre autres, les divers caprices sociétaux que sa population refuse de larguer aux oubliettes. Même André Pratte1 félicite le PQ, ce n’est pas rien! Dans son éditorial, Pratte ajoute, avec raison, que le leadership de l’État, particulièrement avec le PQ aux commandes, est probablement la seule manière de faire avaler la pilule pétrolière aux Québécois, qui me semblent parfois étrangers à la notion de risque.
Je me définis comme écologiste, alors comment puis-je défendre une stratégie d’exploration pétrolière à Anticosti? Je pars de 2 constats pas très controversés:
Notre dépendance au pétrole perdurera pendant au moins quelques décennies
L’extraction du pétrole doit se faire quelque part, entraînant des risques environnementaux
Belle, mais pas intègre
Je vous croirai si vous me dites qu’Anticosti, sauvage et nappée du climat du golfe, est magnifique. Mais elle n’est pas intègre2. La glace ne reliant jamais cette île à la Côte-Nord l’hiver, Anticosti se distinguait jadis par l’absence d’espèces terrestres qu’on trouvait normalement dans ce type de milieu. On dit que les seuls mammifères terrestres (non volants) présents sur l’île étaient l’ours noir, le renard, la loutre, la martre et la souris sylvestre3. Anticosti était donc très particulière, unique.
Après l’arrivée de l’entrepreneur-chasseur Henri Menier en 1895, on assista à une série d’introductions d’espèces, aussi tristes que délibérées. Vous savez probablement qu’on a introduit des cerfs de Virginie sur cette île. Mais saviez-vous qu’on y a aussi introduit le lièvre, le pékan, le vison, le rat musqué, l’orignal, le castor, et même le bison et le wapiti? Ah! Sans oublier la gélinotte et le tétras pour garnir la tourtière! Si on avait pu y amener des rhinocéros, on l’aurait sans doute fait. Seules quelques-unes de ces introductions ont «réussi», et la plus célèbre est celle du cerf de Virginie. Broutant littéralement Anticosti, cette espèce n’a cessé de surprendre les naturalistes en remodelant complètement cet écosystème, causant la joie des chasseurs, de nombreux projets scientifiques d’envergure, mais aussi de nombreux soucis aux détenteurs des droits de coupe forestière sur l’île.
Vous allez dire que j’exagère, mais j’imagine un peu cette île comme le parc faunique du Zoo de Saint-Félicien qu’on parcourt en petit train… Je me dis aussi qu’il faudra bien que les indignés se trouvent une autre raison que celle de l’intégrité écologique de l’île pour mettre des bâtons dans les roues du projet d’exploration pétrolière.
Autour de l’île, j’en conviens, c’est une autre histoire. La faune marine pourrait écoper sérieusement des secousses sismiques provoquées par les opérations de fracturation hydraulique, et les conséquences sur les activités de cette faune pourraient être importantes, du moins si les opérations sont concentrées durant la saison estivale. Pensez au rorqual bleu, espèce en voie de disparition. On ne sait pas ce qui arrivera, mais sa possible extinction fait partie des risques environnementaux de la stratégie proposée par le gouvernement Marois, et il est légitime que les dénonciateurs jouent cette carte. Tout est dans l’attitude de la population face au risque4.
Loin des yeux, loin du cœur
Durant les années 80, le Québec obtenait la moitié de son pétrole brut de l’Ouest canadien, l’autre principalement de la mer du Nord, en Europe. Des régions avec lesquelles nous sommes familiers, partageant des attitudes et des règles similaires quant à la société et l’environnement. Maintenant, la moitié de notre pétrole brut provient de très loin. Surtout de l’Algérie et de l’Angola. Connaissez-vous l’impact environnemental de l’exploitation pétrolière dans ces pays? Moi non plus, mais je crains qu’il soit majeur. Pouvons-nous raisonnablement déclarer que les écosystèmes visés par Québec sont plus fragiles que les écosystèmes des autres régions du globe d’où on importe le pétrole? Est-ce que les populations de ces pays ont leur juste part du magot? Les libertés individuelles, qui nous sont si chères, y sont-elles respectées? Probablement pas à notre goût. Et pourtant, nous sommes complices de leur exploitation pétrolière en achetant massivement leur produit.
Pour conclure, en attendant notre sevrage de l’or noir, un environnementaliste cohérent devrait, à mon avis, se réjouir de la possibilité que les Québécois augmentent leur contrôle sur les origines, l’offre et les redevances de ce mal nécessaire. Mais pour cela, il faut d’abord explorer et laisser quelques cicatrices sur Anticosti. Peut-être devrons-nous aussi stresser les baleines. Mais si on fait mouche, on parle ici de revenus majeurs pour alimenter nos divers programmes incluant, ironiquement, ceux destinés à conserver la nature. On parle aussi d’une réduction importante des distances de transport pétrolier. Et si nos normes environnementales et sociétales sont plus sévères en moyenne que celles des pays d’où nous importons le pétrole, nous allons faire notre part dans la réduction des impacts globaux de l’extraction de ce polluant dans lequel nul ne veut plonger ses mains, mais que tous s’empressent d’utiliser.
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Commentaires importés de WordPress
Sébastien Renard 18 février 2014
Bonjour André,
Merci pour votre billet, toujours stimulant à lire !
Je ne suis pas spécialiste d’économie (en particulier québécoise) mais il me semble que par le passé, les industries exploitant les ressources naturelles (forêt, minerais) se sont fait plus d’argent que le gouvernement, au détriment des citoyens.
Je trouve aussi que vous considérez quand même peu les risques environnementaux, non ? bien que vous reconnaissiez les risques pour la biodiversité marine, je trouve que vous minimisez un peu en parlant uniquement des impacts des ondes sismiques sur les mammifères marins. Le pétrole (quel type d’ailleurs ?) devra bien traverser le Saint Laurent pour aller jusqu’aux raffineries. Et la fracturation, en tout cas de la façon dont elle est faite actuellement, pourrait avoir des répercussions par relargages aux travers de failles sur l’estuaire du Saint Laurent, qui me semble être un écosystème d’une importance globale (migration d’espèces, flux de nutriments...).
Je suis d’accord que nous sommes encore dépendants du pétrole et que nous ne sommes pas près (ou prêts) de nous en débarrasser. Je suis aussi d’accord qu’utiliser du pétrole québécois serait probablement une bonne chose plutôt que de le faire venir de l’Alberta, d’Europe du Nord ou d’Afrique. Toutefois j’ai peur que cela n’augmente la consommation de cette matière : le prix à la pompe pour les Québécois devrait (on l’espère) diminuer, et dans ce cas on va faire des virée en Cadillac Escalade plus souvent et plus longtemps. Et même si je ne veux pas aborder le réchauffement climatique, on peut penser uniquement à la pollution de l’air dans les villes.
Je ne suis pas contre l’exploitation des ressources pétrolières, mais étant donné nos connaissances limitées sur les impacts de la fracturation, sur la sensibilité des écosystèmes marins et sur les répercussions sociétales, j’ai peur que l’on ne se précipite un peu (par but politique ou économique) au détriment d’autres valeurs (environnementale ou culturelle).
Cordialement,
Sébastien
Valérie Harvey 18 février 2014
Étonnamment, le pétrole qu’on importe au Québec (pétrole léger) sera moins polluant que celui de l’Alberta et de celui qu’on tirerait éventuellement d’Anticosti à cause de la fracturation hydraulique et du type de pétrole qui en ressort.
Pour avoir les chiffres précis sur le pétrole de la province, une bonne analyse ici:
“En 1985, plus de la moitié du pétrole livré aux raffineries québécoises provenait de l’Alberta (40 %) et de la Saskatchewan (11 %), le reste étant importé. C’était à l’époque où la majorité de la production de ces deux provinces était formée de pétrole léger et médium. En 2013, 93 % du pétrole livré aux raffineries québécoises provenait de l’importation, le reste venant de Terre-Neuve. Pour avoir le détail de la provenance de nos importations, on peut voir à la page 29 du mémoire de l’AQLPA dont j’ai parlé plus tôt (ou sur ce tableau de Statistique Canada) que plus de 40 % de ce pétrole provient de l’Algérie, un des pétroles parmi les plus légers (voir page 22). Il reste polluant et producteur de GES, mais pas mal moins que celui de l’Alberta.”
http://jeanneemard.wordpress.com/2014/02/13/petrole-brut/
Luc Légaré 18 février 2014
Selon ce que j’ai compris, puisque l’exploitation a été cédée à des ex dirigeants d’Hydro et qqes autres, je doute que les redevances soient d’une importance suffisante pour éponger quelques programmes sociaux…..
Notes de bas de page
Éditorialiste de La Presse, un quotidien pas reconnu pour louanger le Parti Québécois. Il a rédigé un éditorial à ce sujet intitulé « Excellente nouvelle »paru samedi le 15 février 2014.↩︎
Concept écologique, non scientifique, à la mode actuellement. Synonymes: naturel, équilibré. Terme généralement défini par un comité.↩︎
Newsom, W.M. 1937. Mammals on Anticosti Island. Journal of Mammalogy 18: 435-442. ↩︎