Un palmarès gruyère

eBird
Birding
Auteur

André Desrochers

Date de publication

29 juillet 2026

Résumé

Pourquoi j’ai retiré mon nom des palmarès eBird.

Scène hypothétique, créée par Grok (IA de X/Twitter)

Il y a quelques jours, deux Caracaras huppés sont apparus en Gaspésie. Imaginez l’étonnement et la joie d’une telle découverte! Ce qui a suivi vous est peut-être familier : Alertes eBird, messages Discord, émoticones, photos du viseur de caméra, commentaires pertinents ou moins pertinents. Espoirs, déceptions, voire jalousie. Un autre attroupement, des longues focales, des lunettes d’approche… tous pointés vers le même oiseau découvert par quelqu’un d’autre. L’hiver dernier, c’était le Rougegorge de Montréal. Première mention québécoise. Pendant des semaines, le coin de rue est devenu un lieu de pèlerinage. On venait de l’Ontario, de l’Outaouais, de la Beauce, parfois de beaucoup plus loin.

Ces mobilisations me font réfléchir depuis longtemps.

Pas parce qu’elles sont néfastes - loin de là. Voir un oiseau rare dans notre paysage reste un moment fort. On s’en souvient - « Tu sais, la guifette de Saint-Gédéon… ». C’est aussi l’occasion de fraterniser avec les amis sur place, les abonnés mais aussi des personnes qu’il fait plaisir de revoir après toutes ces années. Un peu comme aller à un spectacle de votre band favori : on y fait souvent des rencontres fortuites.

Bien sûr il y a aussi la compétition : on veut naturellement gravir les échelons pour se rapprocher du sommet d’un palmarès. Cette mise en valeur des bas instincts, assumés ou non, encourage la participation et j’imagine que les concepteurs d’eBird avaient cela en tête. Après 50 ans de birding, mon nom s’est hissé au sommet des palmarès de quelques régions et de plusieurs sites renommés du Québec. J’en suis fier.

Pourtant, j’ai retiré mon nom des palmarès eBird. Pourquoi?

Parce que n’aime pas ce que le palmarès des espèces mesure. Je veux mettre un terme à cette distraction et réorienter ma façon de pratiquer : de la recherche d’un oiseau rare vers la recherche de lieux et de moments propices pour en trouver. Un défi pas mal plus intéressant, à mon avis.

Pour être cohérent, je veux contribuer à réduire l’utilité de ces palmarès eBird. Un palmarès perforé autour du sommet n’est guère plus utile qu’un palmarès des ornithologues gauchers. On pourrait voir là un stratagème de ma part pour mousser la fréquentation du site web Tendances ornithologiques du Québec (TOQ). Car à cet endroit vous continuerez de trouver des outils qui mettent en évidence les personnes qui contribuent le plus en effort et en découvertes. Les observateurs peuvent se retirer des palmarès de TOQ mais les rangs demeurent intacts, si vous avez l’esprit compétitif. Si TOQ gagne en notoriété, tant mieux mais cela n’est pas mon objectif principal ici.

Je continuerai probablement à me joindre à ces courses aux oiseaux rares de temps en temps, surtout si c’est sur mon chemin. Mais en devenant un peu plus incognito dans les portails eBird, je souhaite focaliser davantage sur la recherche des conditions propices aux oiseaux rares. Et moins sur la crainte de manquer quelque chose (Fear Of Missing Out).

Sortir de l’engrenage des palmarès eBird, ça développe une autre forme de satisfaction. Trouver soi-même un oiseau, même commun, dans un nouveau contexte procure une joie particulière. On se sent acteur plutôt que simple témoin. On apprend à mieux lire le paysage. C’est une compétence qui se construit lentement… et qui reste utile toute la vie.

En attendant qu’eBird propose de nouvelles manières de valoriser la découverte plutôt que l’attente d’une alerte pour sortir, je vous encourage à aller dans vos préférences eBird et passer en revue ces cases à cocher … ou à décocher. Demandez-vous non seulement « quelles espèces ai-je vues ? », mais aussi « où ai-je contribué à quelque chose de nouveau ? ». C’est une question simple. Et elle ouvre bien des portes.


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