Rivière de juncos

Migration
Comportement
Auteur

André Desrochers

Date de publication

21 avril 2026

Résumé

La rive nord de l’estuaire du Saint-Laurent a récemment été le théâtre d’un spectacle rare, une correction migratoire, mettant en vedette le Junco ardoisé.

Junco ardoisé, Tadoussac, André Desrochers

La rive nord de l’estuaire du Saint-Laurent a récemment été le théâtre d’un spectacle rare, une correction migratoire, mettant en vedette le Junco ardoisé.

Les 19 et 20 avril derniers, dans le décor féerique des Dunes de Tadoussac, Laetitia Desbordes et moi avons vu passer sous nos yeux plus de 222 000 juncos : 121 000 le premier jour, 101 000 le lendemain. Ce n’est pas la première fois que des chiffres pareils sont enregistrés ici, mais dans toute l’histoire de l’ornithologie québécoise, il n’existe que 13 décomptes dépassant les 100 000 individus. Quatre d’entre eux ont eu lieu précisément aux Dunes :

Nombres supérieurs à 100 000 dans les mentions eBird du Québec. Cliquez la date pour aller à la liste eBird.
Espèce Nombre Date
Hirondelle bicolore 1 000 000 10 oct. 1976
Carouge à épaulettes 999 999 17 oct. 1991
Oie des neiges 500 000 25 avr. 1997
Étourneau sansonnet 500 000 18 oct. 1991
paruline sp. 219 024 24 mai 2023
Guillemot de Brünnich 214 000 30 juil. 1980
Hirondelle de rivage 200 000 18 mai 1981
Paruline à poitrine baie 144 324 28 mai 2018
passereau sp. 135 000 20 sept. 2023
Fou de Bassan 125 000 8 août 1992
Paruline tigrée 108 243 28 mai 2018
Paruline à tête cendrée 108 243 28 mai 2018
Goéland à bec cerclé 103 354 17 mai 2000

Autrefois, de tels nombres laissaient les ornithologues sceptiques. Aujourd’hui, grâce à des efforts soutenus de dénombrement, nous savons qu’ils sont tout à fait plausibles… quand les conditions s’y prêtent. Et aux Dunes, les conditions sont souvent idéales. Lorsque les vents sont favorables, les oiseaux se concentrent le long du littoral et forment un couloir de quelques centaines de mètres de large, la fameuse « rivière d’oiseaux » dont on évalue la pleine largeur.

Mais pourquoi parle-t-on de correction migratoire ?

Parce que ces centaines de milliers d’oiseaux (juncos, mais aussi parulines et d’autres espèces) se dirigeaient… vers le sud-ouest. Exactement l’inverse de ce qu’on attend au printemps. Imaginez la scène : après avoir traversé l’estuaire de nuit, ils se heurtent au petit matin à des bancs de neige persistants. Trop loin nord. Trop tôt. Trop froid. Alors ils tournent à gauche, longeant le Saint-Laurent, en quête de lieux plus accueillants. Du moins, c’est la première explication qui vient à l’esprit.

Le terme “correction” suppose qu’il y a eu erreur. Et si, au contraire, c’était une stratégie payante ?

Profiter d’un vent arrière puissant qui les pousse plus loin à l’est, même si cela implique ensuite un « rétropédalage » coûteux en énergie ? Le jeu en vaudrait peut-être la chandelle par rapport à un trajet plus direct mais épuisant ou périlleux. La correction migratoire serait alors moins une correction qu’une manœuvre calculée.

L’idée de la correction est séduisante… et très difficile à tester. Nos décomptes, aussi précis soient-ils, ne nous disent rien des trajectoires individuelles sur des dizaines ou centaines de kilomètres dans les jours qui précèdent ou suivent ces événements. On comprendra mieux le jour où des balises Motus, cellulaires ou satellitaires nous permettront de suivre les déplacements de quelques oiseaux de leur arrivée en Nouvelle-Angleterre jusqu’à leur site de nidification, deux ou trois semaines plus tard. Il n’en faudra pas des milliers, juste quelques-uns pour commencer à démêler le mystère.

En attendant, on peut spéculer. Plusieurs d’entre nous soupçonnent que le phénomène l’estuaire du St-Laurent agit comme une barrière qui force les oiseaux à parier sur ce qui se trouve de l’autre côté. Cette barrière expliquerait pourquoi on n’observe pas de phénomènes de cette ampleur plus à l’ouest, après le cap Tourmente. Si les oiseaux corrigent parce que les conditions sur leurs aires de nidification sont encore trop rudes (neige abondante, printemps tardif), on devrait voir ces corrections migratoires surtout lors des printemps froids et tardifs. De quoi faire saliver pour les semaines qui s’en viennent au terme de cet hiver qui ne finit pas ! J’ai bien l’intention d’analyser cela prochainement. Et vous, qu’en pensez-vous ?

Les nombres en perspective

100 000 juncos, ça impressionne. Mais à l’échelle de la population québécoise, est-ce vraiment substantiel ? Le junco ardoisé niche surtout dans la forêt boréale, plus quelques îlots de conifères plus au sud. Ces forêts couvrent environ 600 000 km2 au Québec.au Québec. Un couple occupe en moyenne un territoire d’environ 1 hectare, soit environ 200 juncos par km² en période de nidification. Cela donne… 120 millions de juncos au Québec en été, avant même l’éclosion des jeunes ! Même en étant très conservateur et en ramenant le chiffre à 50 millions, la « correction massive » des 19 et 20 avril derniers représenterait moins de 0,5 % de la population estivale du Québec. Vertigineux, non ? Une rivière d’oiseaux qui semble infinie… et qui n’est qu’une infime fraction de l’ensemble.

Attraction conspécifique

Le lendemain des deux journées historiques, je suis retourné aux Dunes. Les juncos passaient encore, mais on pouvait les compter un par un. Quand les nombres sont faibles, on remarque vite que les juncos voyagent rarement seuls. Ce matin-là, sur 96 individus observés en moins d’une heure, seulement deux sont passés en solitaire (dans des blocs de 10 secondes). Si les individus s’ignoraient complètement, on aurait dû en voir plus de 70 en solo. Ils s’ajoutent donc à la longue liste des espèces qui préfèrent migrer en petits groupes, un phénomène que nous avons étudié en détails aux Dunes.

Pourquoi cette attirance pour les congénères ? Est-ce pour mieux repérer les bonnes conditions, partager l’effort de navigation… ou simplement parce qu’il est plus rassurant de ne pas être seul dans l’adversité ?Le mystère reste entier. Et c’est peut-être ce qui rend ces journées aux Dunes si captivantes : chaque fois qu’on pense avoir compris, une nouvelle question surgit.

Note

PS – Je viens de publier une mise à jour du site web Tendances ornithologiques du Québec (TOQ), affichant à nouveau le nom des observateurs dans les palmarès. Il demeure possible d’opter pour l’anonymat en remplissant le formulaire qui apparaît dans le site au moment approprié. Ce volte-face provient de nombreux commentaires que j’ai reçus à propos de la version précédente qui, disons-le, manquait d’intérêt avec ses tableaux remplis de mentions “anonymes”.


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