Fous du rougegorge

Bon. Cela aurait été difficile de passer à côté du désormais célèbre Rougegorge familier de Montréal. Dans mon dernier billet, je vantais les vertus de la découverte des oiseaux par soi-même, et des listes “honorables”. Dans ce cas-ci, l’honneur revient à Sabrina Jacob, qui réside dans le secteur (liste eBird ici). Bravo pour cette trouvaille !
Lorsqu’une espèce venue de très loin apparaît soudainement à proximité d’installations portuaires d’une grande ville, la question de son origine surgit presque automatiquement et par ricochet, celle de sa légitimité sur une life-list. Je n’ai aucune opinion sur l’origine de cet oiseau, préférant laisser cette réflexion à d’autres. Mais j’aimerais aborder la question sous un autre angle: celui des ornithologues.
Interpellé par cette course au Rougegorge égaré de Montréal, un lecteur se demandait s’il était possible de déterminer la provenance de toutes ces personnes venues observer la petite perle. J’aime ce genre de défi. Je me suis donc penché sur la question pendant quelques heures, devant ma console de programmation RStudio, en me basant sur la logique suivante.
D’abord obtenir les coordonnées du site d’observation du Rougegorge : facile avec le portail eBird.
Ensuite, dresser la liste de toutes les listes eBird associées à ce site. Je me suis permis un rayon d’un kilomètre, sachant que certains observateurs semblent être affligés du Parkinson quand vient le temps de placer un point précisément sur une carte… Bref, il existe un outil informatique - une interface de programmation (API) - qui permet d’accéder en temps réel aux données eBird, avec avantages supplémentaires pour les réviseurs régionaux. Grâce à cet interface, on peut obtenir tous les numéros de listes eBird à une date donnée, dans une MRC donnée. J’ai donc automatisé un survol de la MRC de Montréal, à toutes les dates depuis la découverte de l’oiseau, le 7 janvier 2026.
En épluchant de manière programmatique le code source (HTML) des pages web des listes eBird, il est possible d’extraire l’identifiant des observateurs, ainsi que les espèces qu’ils ont rapportées. On peut ainsi établir qu’au moment de la publication de ce billet, au moins 740 abonnés d’eBird se sont rendus à ce site, accumulant 945 listes d’observations. Je dis au moins, car bien sûr, de nombreuses personnes y sont allées sans faire de liste eBird. Aussi, certains jours, mon processus automatisé dépassait la limite quotidienne maximale du nombre de listes eBird pour la MRC (200), en laissant donc quelques-unes sous le radar. Les experts du secteur me disent qu’on aurait franchi le millier d’observateurs ! Parmi les observateurs qui ont fait leur devoir eBird, 729 ont réussi à voir l’oiseau - un Rougegorge somme toute très collaborateur! La majorité des observateurs ne s’y sont présentés qu’une seule fois, mais pour 59 d’entre eux, il a fallu deux ou trois tentatives avant de voir l’oiseau pour la première fois.
Mais d’où venaient tous ces observateurs? Question simple en apparence, mais difficile à évaluer.
- J’ai choisi de déterminer les coordonnées géographiques de la dernière liste eBird de chaque personne qui a publié au moins une liste sur le site du Rougegorge1. Toute personne s’étant rapprochée d’au moins 10 km pour atteindre le site, après la découverte de l’oiseau, a été considérée comme cocheur/euse. Puisque certaines personnes sont venues de très loin, j’ai dû éplucher les données eBird de toute l’Amérique du Nord, soit plus de 111 millions de listes eBird. Mesurez l’ampleur du phénomène avec la carte interactive ci-dessous (zoom et déplacement possibles en utilisant votre souris) :
J’ai volontairement ajouté un flou de ± 5 km aux points d’origine afin de préserver un minimum de discrétion quant aux déplacements individuels. La distance record s’élève à 4 105 kilomètres.
Pour un portrait plus statistique des déplacements, voici un histogramme. La distance médiane2 de déplacement était de 123 kilomètres et la distance totale estimée - en supposant des allers-retours - atteint 429 004 kilomètres.

Un bémol sur les grands déplacements: mon analyse ne peut identifier les circonstances particulières des gens. Par exemple, quelques-un de ces déplacements, sont probablement dus à des retours de vacances du temps des fêtes. Ces déplacements auraient eu lieu, Rougegorge ou pas. Mais j’estime que la carte dresse un portrait tout de même réaliste.
Que doit-on conclure de cette brève migration d’ornithologues? Personnellement, je trouve le phénomène fascinant, et ses origines psychologiques mériteraient d’être étudiées davantage. En ce qui concerne les retombées environnementales, plus précisément en termes d’émissions de gaz à effet de serre (GES), des évènements de ce genre mettent en lumière les contradictions entre le discours parfois grandiloquent et les comportements énergivores de nombreux ornithologues. Je ne me préoccupe pas des émissions de GES causées par ces déplacements, mais si cela vous intéresse, il semblerait que l’ensemble des déplacements liés à cet oiseau, corresponde à l’émission d’environ 80 tonnes de CO2, en assumant que les déplacements excédant 1000 km ont été réalisés en avion (consommation par passager).
Imaginez si cet oiseau s’était pointé en Gaspésie. Tiens, maintenant que j’y pense, le Pygargue empereur de 2021 a-t-il généré autant de déplacements?
En tout cas, cette méga-rareté montréalaise me rappelle mes années passées en Angleterre, où j’ai eu l’occasion d’assister à un phénomène similaire, peut-être le plus intense jamais enregistré. En février 1989, une Paruline à ailes dorées était apparue dans une banlieue de l’est de Londres. C’était, je crois, une première pour l’Europe. En quelques jours, l’oiseau avait attiré autour de 2000 ornithologues, qui n’avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent à cette période tranquille de l’année. L’engouement avait provoqué des embouteillages et rempli les stationnements de la méga-épicerie du quartier, un Tesco, donnant naissance au surnom viral, “The Tesco Warbler” .

Au-delà des cartes et des kilomètres, cette histoire nous rappelle que l’ornithologie est d’abord une affaire humaine. Derrière chaque coche, il y a parfois une émotion, une curiosité, ou une compétition, mais toujours une bonne excuse pour sortir de chez soi, surtout en plein mois de janvier. Peut‑être que l’avenir de notre passion passe moins par la course à la rareté que par une réflexion plus sereine sur nos motivations : pourquoi part‑on, à quel prix, et pour en arriver où au juste ? À chacun maintenant de décider si la prochaine alerte déclenchera un plein d’essence… ou simplement un sourire admiratif devant ces visites imprévues.
PS: Ce texte est ma création, pas celle de l’intelligence artificielle. Mais j’utilise l’AI (Copilot, Grok) pour améliorer la programmation et la rédaction (sémantique, grammaire).
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