Mystérieux Dickcissel

Migration
Populations
Acoustique
Auteur

André Desrochers

Date de publication

6 janvier 2026

Dickcissel, Dunes de Tadoussac (2025). André Desrochers

Pour lancer 2026, j’ai choisi de vous parler d’enregistrements acoustiques et particulièrement, du Dickcissel, un oiseau remarquable, et de plus en plus remarqué.

Réglons une chose tout de suite: d’où vient ce nom pour le moins étrange? xAI, aussi connu sous le nom de Grok - un autre nom qui fait sourciller - affirme que

… le nom “Dickcissel” tire son origine du chant caractéristique de l’oiseau, qui est souvent transcrit comme un “dick, dick, ciss, ciss, ciss” ou une variante similaire, rendant le nom onomatopéique (wikipedia.com). Cette explication est largement acceptée, bien que certains chercheurs, comme l’ornithologue Rick Wright, suggèrent que le nom a été inventé par Robert Ridgway en 1874 comme un nom “savant” plutôt qu’un nom populaire traditionnel, et que l’association avec le chant aurait été ajoutée rétroactivement. Avant cela, l’oiseau était communément appelé “black-throated bunting” (bruant à gorge noire) par les naturalistes comme Alexander Wilson et John James Audubon.

Jadis, le Dickcissel était une rareté majeure qui causait beaucoup d’émissions de GES par les ornithologues à travers la province - on était prêts à faire des centaines de kilomètres pour cocher cet oiseau. Les temps ont bien changé ! L’espèce est repérée de plus en plus régulièrement aux quatre coins de la province, avec un nombre de mentions québécoises dépassant les 400 en 2024. Bien sûr cela reflète la croissance exponentielle du nombre annuel de listes eBird. Mais tout de même, une hausse avec composante cyclique semble se dessiner lorsqu’on tient compte de la hausse de l’effort d’observation :

Source:

Tendance dans la répartition géographique du Dickcissel au Québec. Cliquez l’image pour aller à la source

Le cri de vol du Dickcissel est singulier, rappelant davantage un insecte, un bruit mécanique, ou une émanation que je ne nommerai pas, qu’un oiseau :

La singularité de ce cri le rend facile à détecter sur le terrain, même pour des ornithologues vétérans comme moi, qui ont perdu leur acuité auditive d’antan. Il demeure que c’est une espèce rare, et si l’on veut mieux la comprendre, il faut recourir à une logique un peu plus “industrielle” que le hasard des sorties sur le terrain.

Cela tombe bien car de nombreux outils existent maintenant pour enregistrer les cris d’oiseaux, et les analyser. Je n’ai pas l’espace pour expliquer les options qui s’offrent pour enregistrer les cris de vol des oiseaux, mais une vaste gamme de choix existe entre votre cellulaire et des appareils programmables. Dans mon cas, j’utilise des Song Meters (SM4) de la compagnie Wildlife Acoustics. Ces appareils sont de calibre professionnel, et leur prix avoisine les 1000 $ (CAD). Étant affilié à une université et grâce à une collaboration avec le Service canadien de la faune, j’ai accès à des dizaines de ces appareils.

Dans l’espoir de percer quelques mystères de la migration nocturne, je déploie depuis quelques années une armée d’enregistreurs dans le sud du Québec, avec une emphase sur le couloir de l’estuaire du St-Laurent. Chaque enregistreur écoute à temps plein, chaque nuit, au printemps (mai) et à l’automne (mi-juillet - fin octobre).

Un enregistreur en attente

J’utilise l’outil NightHawk1, dédié à la détection de cris de migration nocturnes et particulièrement sensible aux cris de Dickcissel. NightHawk n’a pas d’interface “user-friendly” et requiert une certaine habileté avec les ordinateurs. Il est notamment possible de demander à Nighthawk de scanner des milliers de fichiers en série ou en parallèle. Sur un ordinateur performant, il faut 10-15 minutes pour scanner 1 heure d’enregistrement. Vous comprendrez qu’avec des dizaines de milliers d’heures d’enregistrements, la tâche devient impossible à toutes fins pratiques. Pour contourner ce problème, j’utilise la force brute des ordinateurs de l’Alliance de recherche numérique du Canada, un service offert à la communauté de chercheurs canadiens. Grâce à une grappe de processeurs performants appelée Rorqual, je peux analyser près de 1000 heures d’enregistrements en 1 heure! Game changer comme disent nos voisins anglophones.

Si bien que depuis 2023, parmi les centaines de milliers de cris, j’ai détecté pas moins de 65 cris de Dickcissel, la presque totalité (62) à l’automne :

Détections de Dickcissel par des enregistreurs déployés en 2023-2025.

Septembre est leur mois de prédilection, même si les Dickcissels se manifestent tout au long de la saison. On peut se demander si les Dickcissels se déplacent ou s’expriment à certaines heures en particulier. La réponse est non: les nombres de détections, exprimés en “densité” dans la figure ci-dessous, suivent de près les heures de déploiement des enregistreurs:

Les Dickcissels ne se manifestent pas à un moment particulier de la nuit. Si c’était le cas, on verrait un ou plusieurs pics prononcés sur la courbe turquoise.

Une dernière question pour ce post - est-ce que le Dickcissel favorise une route particulière à l’automne? Il semble que oui - la rive nord de l’estuaire semble être privilégiée, en dépit du fait que l’effort d’observation soit assez bien réparti entre les 2 rives:

La rive nord de l’estuaire: un couloir de déplacement du Dickcissel? Données juillet - octobre, toutes les années. Source: portail eBird.

Je n’ai pas fait d’analyse poussée de ce patron, mais s’il s’avère réel, on pourrait l’expliquer par un influx d’oiseaux provenant du nord ou du nord-ouest, et réticents à franchir l’estuaire. Vous avez peut-être d’autres explications - je vous invite à les partager!

Comme je mentionnais dans un post précédent, nous sommes encore très loin de comprendre ce qui se passe avec la migration nocturne au Québec. On peut même se questionner s’il s’agit d’autre chose que d’une migration, comme dans le cas du Dickcissel.

Mon prochain projet sera de déterminer la “granulosité” de la migration nocturne, en d’autres termes, y’a-t-il des agglomérations des migrateurs nocturnes en périodes de pointe, et si oui, de quelle taille (en kilomètres carrés) sont-elles?

J’espère offrir une première réponse à ces questions dans les prochaines semaines.

Je profite de l’occasion pour vous souhaiter une année ornithologique pleine de belles découvertes.


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Notes de bas de page

  1. Van Doren et al. 2023. bioRxiv. doi:10.1101/2023.05.22.541336↩︎