Histoires de courlis

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Auteur

André Desrochers

Date de publication

20 novembre 2024

Courlis à bec grêle, Wikipedia

Après une longue, longue pause, le blog est de retour! Aujourd’hui je vous parle de courlis, d’ici et d’ailleurs, dans l’au-delà, même…

Récemment, un Courlis cendré a fait la joie de nombreux observateurs/trices incluant votre humble serviteur. Je ne cours pas les oiseaux à travers la province normalement, mais j’ai un petit faible pour les limicoles, alors c’était facile d’ajouter 2 heures aller-retour à ma virée régulière de la Haute-Côte-Nord qui s’arrête normalement à Portneuf-sur-Mer. D’autres, plus motivés encore, serait venus du Tennessee et de la Louisiane… Est-ce que c’était le même Courlis cendré que celui observé à Terre-Neuve plus tôt cette année? On ne saura jamais, probablement.

Mais ce qui a déclenché ce texte, c’est aussi la nouvelle que j’ai reçue sur X, ma principale source d’actualités, où Birdlife International annonçait récemment, que le Courlis à bec grêle, un oiseau de l’Ancien Monde, est officiellement éteint. Comme d’habitude, Birdlife International beurre épais dans le psychodrame, mais je les pardonne cette fois-ci car une extinction ça me tord les boyaux, c’est irréversible et ça devrait nous servir de leçon. La dernière observation du Courlis à bec grêle remonte à 1995, au Maroc, exactement au même endroit où des individus de l’espèce avaient été observés chaque année depuis 1988, toujours en hiver. Un ce ceux-là, ‘Limpy’, avait été photographié en 1990. Le surnom ‘Limpy’ provenait du fait qu’il boitait, apparemment parce qu’il aurait été tiré par un braconnier 3 semaines auparavant. Le Courlis à bec grêle rappelle notre Courlis esquimau par son apparence, son habitat et hélas, son destin1. Le Courlis esquimau aurait été ‘observé’ une dernière fois à la Barbade (Antilles), en septembre 1963. Il s’agissait d’un oiseau tué par un chasseur et remis à l’ornithologue James Bond (ça, c’est une autre histoire).

Pourquoi ces courlis nous ont quittés? Comme chez tous les oiseaux migrateurs de longue distance, on pourrait blâmer ce qui s’est produit dans leur aire de nidification, dans leur aire d’hivernage ou encore le long de leur parcours migratoire. Bien malin qui pourrait démêler cela, mais je soupçonne que leur parcours migratoire ainsi que leurs aires d’hivernage sont devenus de moins en moins accueillants au fil des décennies, à cause de la persécution directe mais aussi la perte et la dégradation de ces milieux. N’empêche, pourquoi 2 courlis, similaires par surcroît, ont écopé ? On pourra spéculer encore longtemps. Mais la question des aires de repos et d’hivernage demeure clairement un enjeu majeur de conservation des limicoles, encore en 2024.

Il y a quand même matière à être optimiste en dépit de la débâcle de nos deux courlis perdus. Les tristes sorts de Limpy et de notre oiseau de la Barbade nous rappellent que les mœurs ont bien changé, les chasseurs, du moins la plupart, étant davantage conscients de la présence d’espèces en situation précaire. Aussi et surtout, malgré tout ce qu’on raconte, le sombre épisode des extinctions à répétition semble révolu, à moins que la tendance actuelle s’inverse. Ce regrettable âge des ténèbres de la biodiversité aura duré plus d’un siècle (Figure 1). Il fut alimenté notamment par la persécution directe des oiseaux et les multiples introductions d’espèces, essentiellement dans les îles océaniques. Ces fléaux ont été maîtrisés grâce au savoir-faire accru des biologistes de la conservation et du sentiment général des habitants de ces lieux.

Figure 1: L’âge d’or extinctions, un mauvais souvenir? Sources = IUCN (2024), Desrochers (2022)

L’adage “Pas de nouvelles, bonnes nouvelles” s’applique bien à la situation des courlis. Notre courlis habituel, le Courlis corlieu, se maintient au Québec, tant en termes d’abondance (Figure 2) qu’en termes de répartition (Desrochers 2024), ce qui contraste avec la situation des limicoles en général au Canada (Oiseaux Canada 2024).

Pour conclure, on va se le dire, les courlis sont charismatiques. Leur habitat l’est aussi, et ce n’est pas nécessairement une bonne nouvelle, vu la fréquentation croissante de ces endroits par les humains et particulièrement leurs compagnons canins. Le sort des limicoles devrait rappeler aux ornithologues l’importance de convaincre les autres amateurs de plages et de battures qu’on doit apprendre à partager respectueusement ces endroits avec ces oiseaux dont la vie en dépend littéralement.

Figure 2: Tendance du Courlis corlieu au Québec, 1970-2023. Source = Desrochers (2024).

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Les références

Desrochers, A. (2022). Repenser la conservation de l’environnement. Presses de l’Université Laval, Québec, QC, Canada.
Desrochers, A. (2024). Tendances Ornithologiques du Québec. <https://quebecoiseaux.shinyapps.io/TendOrnQc/>.
IUCN. (2024). The IUCN Red List of Threatened Species. Version 2024-2. <https://www.iucnredlist.org>.
Oiseaux Canada. (2024). L’état des populations d’oiseaux du Canada, 2024. <https://naturecounts.ca/nc/socb-epoc/main.jsp?switchlang=FR>. Long-Point, ON, Canada.

Notes de bas de page

  1. Je ne parle pas ici du Courlis nain, un autre proche parent, encore présent en extrême-orient.↩︎