Une saison de reproduction retardée

Climat
Comportement
Forêt
Tendances
Auteur

André Desrochers

Date de publication

26 mars 2024

Aujourd’hui, je vous partage les résultats d’une étude récemment publiée sur la saison de nidification, qui a fait l’objet d’un projet de maîtrise de Sara Boukherroub, maintenant biologiste à Environnement Canada.

Paruline à gorge noire, construction de nid

Malgré la proximité des régions densément peuplées, la forêt Montmorency est un havre de forêt boréale où on se sent bien loin de tout! Le fait que les forêts boréales soient généralement peu accessibles confère à l’endroit un intérêt particulier. Depuis mon entrée en fonction comme professeur à la faculté de Foresterie de l’université Laval, mon équipe ratisse cette aire d’étude de plus de 400 km2 pour y faire des découvertes ornithologiques.

Une des questions qui fait jaser lles ornithologues du monde entier est l’impact possible des changements climatiques sur le calendrier de nidification des oiseaux. On a rapporté dans plusieurs régions du globe l’avancement de la saison de croissance des végétaux et avec elle, l’apparition des larves d’insectes, essentielles à la croissance des oisillons de tant d’espèces d’oiseaux. Ainsi, on n’est pas étonné de voir des cas d’avancement de la saison de nidification dans diverses régions du globe. Mais ce phénomène est-il généralisé?

Depuis 1995, mon équipe a fait plus de 7100 dénombrements d’oiseaux à la forêt Montmorency1. Ces inventaires ont été réalisés avec le protocole des points d’écoute, un peu à la manière du 2e Atlas des oiseaux nicheurs du Québec, c’est-à-dire qu’on ne se contentait pas de noter les espèces présentes mais aussi de noter toute présence de comportement parental. Quelque 86,000 observations d’oiseaux plus tard, toutes en saison de nidification, on a posé la question: les oiseaux de la forêt Montmorency nichent-ils plus tôt qu’il y a 30 ans?

Idéalement, on trouverait les nids, et on analyserait les dates de première ponte en fonction des années. Mais trouver des milliers de nids d’oiseaux dans une vaste forêt boréale est impensable avec le savoir-faire actuel. Néanmoins, nos recherches à la forêt Montmorency offrent une rare, sinon unique, occasion d’évaluer la saison de nidification en détail dans ce biome méconnu qu’est la forêt boréale. Comment peut-on faire cela ? Nous avons dû recourir à une mesure statistiquement innovante, la date à laquelle la moitié des oiseaux ont des oisillons, tel qu’indiqué par les comportements parentaux. Sans entrer dans les détails, il existe des manières de déterminer cela avec des modèles statistiques, tout en tenant compte du fait que le comportement parental n’est pas toujours détecté par l’observateur2.

Depuis plusieurs années, contrairement au sentiment populaire, j’avais l’impression que les oiseaux de la forêt Montmorency nichaient plus tard plutôt que l’inverse - jadis ce n’était pas rare de voir des parulines adultes transporter de la nourriture dès le début de juin dans l’aire d’étude, alors que maintenant c’est presque impensable. Cette impression s’est avérée juste avec les analyses de Sara Boukherroub. On constate un recul de la saison de nidification d’environ deux semaines, voir plus, pour la plupart de la trentaine des espèces que nous avons analysées (parulines, viréos, bruants, etc.). Ces années-ci, le pic d’alimentation des oisillons se situe à la fin de juin, soit juste à la veille du retour (vers le sud) de nos premiers limicoles migrateurs !

Il faut souligner deux choses ici. Premièrement, ce recul de la saison de nidification n’est possiblement qu’un phénomène régional, peu représentatif de l’ensemble. Deuxièmement, ce recul n’est pas soutenable à long terme, car sinon les oiseaux de notre forêt finiraient par se reproduire en août, voire plus tard! Je soupçonne la présence d’un cycle à long terme, mais je ne serai probablement plus de ce monde lorsqu’on aura assez de données pour confirmer ou infirmer cette hypothèse.

Le programme de surveillance des oiseaux de la forêt Montmorency se poursuivra en 2024 et je compte publier un site web interactif qui vous permettra d’explorer les données. Vous pourrez donc voir concrètement l’ampleur du projet!

Parlant de site web, Tendances Ornithologiques du Québec a été mis à jour hier - incluant les données eBird jusqu’au 29 février 2024. Bonne exploration, au plaisir de vous lire.

PS - Un autre article “grand public” publié dans le site web de l’Université Laval, résume notre découverte.


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Notes de bas de page

  1. Pour plus de détails, consultez: Desrochers, A. et B. Drolet 2017. Le Programme de surveillance des oiseaux nicheurs de la Forêt Montmorency : une nouvelle source de tendances des populations d’oiseaux nicheurs pour la forêt boréale au Québec. Naturaliste Canadien 141 (2): 61-74.↩︎

  2. On utilise l’abscisse du point d’inflexion de courbes annuelles de régression logistique présentant l’accumulation des oiseaux avec des oisillons en fonction de l’avancement des dates durant la saison (jours Juliens).↩︎