Grandiloquence morale et nomenclature
Le débat sur les noms d’oiseaux anthroponymes continue sur plusieurs forums et au sein même du regroupement QuébecOiseaux. Je vous propose un angle différent, moins technique, que ceux présentés plus tôt sur ce blogue par mes collègues Denis Lepage et Michel Gosselin.
L’éléphant dans la pièce
Mettons une chose au clair tout de suite. La mode de supprimer des personnes de la mémoire collective a pris son envol dans de nombreux campus universitaires, où la pensée postmoderne et le révisionnisme historique sont de bon ton depuis quelques années, voire des décennies. Cette mode s’est exprimée ensuite dans les lieux publics, s’attaquant aux symboles devenus insupportables pour certains (statues de généraux confédérés, etc.). Et aux lendemains de la mort de George Floyd aux États-Unis (mai 2020), la flambée a rempli l’espace médiatique. Black Lives Matter, Antifa et tout le tralala. Après le déboulonnement des statues, nous voici plongés dans la déconstruction des noms d’oiseaux. Car il faut bien évoluer avec son temps, être du bon côté de l’Histoire, non?
L’éléphant dans la pièce, c’est la guerre culturelle, ce “sport de riches” qui sévit aux États-Unis et plus récemment, chez nous et dans d’autres pays occidentaux. Elle s’est invitée dans nos platebandes ornithologiques. Et sans surprise, les opinions se nichent de manière prévisible dans les camps politiques menant cette guerre, car il ne faut pas décevoir nos amis. D’un côté, on a le camp postmoderne qui tente de réduire l’ensemble des rapports humains à une dynamique agresseur - opprimé, et de l’autre, un amalgame de toutes sortes d’opinions politiques. L’agresseur se nomme Audubon, Wilson, McCown, Bonaparte. L’opprimée c’est la personne, hypothétique ou réelle, qui perd du sommeil à l’idée de prononcer le mot en “B” (Bonaparte) quand elle raconte sa récente observation de la fameuse mouette. Ou encore cette personne qui aimerait bien birder, mais qui n’y parvient pas car elle perçoit le birding comme une activité ringarde trop peuplée d’hommes blancs qui nomment des personnages historiques trop souvent dans leurs conversations. Et qui se sent perdue si le nom ne contient pas une description de l’espèce.
L’enfer est pavé de bonnes intentions
Dans un communiqué de presse récent, la direction de QuébecOiseaux se joignait à Oiseaux Canada pour donner son aval à de nombreux changements dans la nomenclature anglaise et française des oiseaux. On ne le dit pas directement, mais on sent que l’idée est de se débarrasser de noms de pionniers du passé qu’on juge sévèrement avec notre regard de 2023. On se drape dans la vertu en proclamant que l’on vise à “rendre la communauté ornithologique plus accueillante et inclusive.” Voilà un vieux truc de rhétorique. En effet, qui peut s’afficher contre l’accueil et l’inclusion, bref la vertu ?
Je pense souvent à l’écrivain George Orwell (“1984”) quand j’entends des termes comme”inclusion”. Je vois l’ironie. Car qui a-t-on inclus dans le projet de déconstruction des noms d’oiseaux? Est-ce vraiment inclusif de débarquer au Québec en s’empressant d’avoir notre appui à la nomenclature postmoderne sans quoi le Rest of Canada va procéder de toute manière ? Car c’est de cela qu’il s’agit. N’est-ce pas le contraire de l’inclusion? Ne devrait-on pas inclure le point de vue des clubs d’ornitho et de leurs membres ? Car il n’est pas question ici des subtilités de la systématique aviaire comme c’était le cas pour les “pinsons” devenus bruants.
En matière d’inclusion et d’accueil, nos grandiloquentes institutions devraient prendre l’exemple des ornithologues sur le terrain. En 40 ans d’ornitho je n’ai jamais été témoin d’un épisode où quelqu’un aurait été exclu de cette activité à cause de son appartenance à un groupe dans la société. Bien au contraire! Je suis fasciné par la diversité des ornithologues, celle qui compte: la diversité des points de vue. Je croise toutes sortes de personnes sur le terrain, et quand je gratte un peu je constate que leurs opinions sur la vie sont aussi variées que sont les oiseaux qu’ils observent.
Je comprends que d’importantes disparités sociales existent, éloignant physiquement et culturellement de nombreuses personnes des oiseaux. Je souscris à l’idée d’aller à la rencontre de ces personnes pour les tenter d’aller voir les oiseaux. Mais je ne vois pas comment enlever les Bonaparte et autres des noms d’oiseaux nous fera avancer ici. Je vois cette campagne comme une rationalisation tentant maladroitement de justifier ce condescendant exercice de grandiloquence morale et cette amputation de notre mémoire collective et ses sombres épisodes.
La vraie inclusion
Certains vont apprécier mes arguments, d’autres les détester, mais un point devrait rallier tout le monde: on ne s’entendra pas sur cette question. Par conséquent, nous devrons apprendre à vivre ensemble malgré ces désaccords. Avec la mémoire collective, notre conscience des erreurs du passé, l’art du vivre-ensemble est l’un des fondements de notre civilisation.
Pour résoudre cette impasse culturelle, on pourrait par exemple proposer 2 nomenclatures, la “postmoderne” et la “traditionnelle”. Les maisons d’édition pourraient faire 2 versions de leurs field guides, vous imaginez ? Non mais sans blague, eBird pourrait offrir ces 2 nomenclatures, il y en a bien 7 en français au moment de rédiger ces lignes…
Ainsi, on n’aurait pas à attendre le climax d’un débat polarisant, et on pratiquerait l’inclusion, la vraie, en permettant à tous les points de vue sur la question d’exprimer leur préférence en cliquant quelques options dans leur outil préféré, eBird.
Et l’usage, plutôt que le rouleau compresseur postmoderne, décidera des “vrais” noms des oiseaux.
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