Cohabitation
eBird nous renseigne sur les habitats des oiseaux.
Tous les ornithologues d’expérience peuvent prédire dans une certaine mesure quelles espèces ils verront à un endroit particulier. Ce n’est pas surprenant, parce que la plupart des espèces d’oiseaux ont des préférences d’habitat assez nettes. Le corollaire de cela, c’est que plusieurs espèces ont tendance à se retrouver aux mêmes endroits, à cohabiter.
On peut apprendre quels sont les habitats des espèces en lisant l’avis des experts dans les guides d’identification et les autres ouvrages ornithologiques. Est-ce qu’on peut en apprendre aussi en regardant de près les données d’eBird? Oui, bien sûr! L’approche la plus évidente est de lier les données ornitho à des données cartographiques présentant les différents types d’habitats (forêt coniférienne, champs, marais, etc.) et de modéliser les relations oiseaux – habitats. C’est ce que des milliers de chercheurs font, mais généralement avec des données générées par des protocoles plus rigides que le « far-west » d’échantillonnage qu’est eBird.
Mais il est possible de deviner les habitats des espèces sans même regarder des cartes, du moins si on peut se servir d’espèces connues comme guides. Car comme vous savez, les millions de données eBird nous renseignent sur les espèces qui ont tendance à se retrouver sur la même liste. Par exemple, si on note le Goglu des prés sur une liste, et que l’observateur affirme avoir noté toutes les espèces présentes, il y a de fortes chance qu’on retrouvera aussi le Bruant des prés. Idem pour le Bruant des marais et le Carouge à épaulettes.
Voici comment j’ai approché le problème de manière systématique. J’ai filtré la base de données eBird du Québec pour retenir toutes les listes complètes effectuées entre le 15 juin et le 31 juillet, au sud du 50è parallèle. J’ai limité les durées de 15 à 60 minutes, soit assez long pour noter plusieurs espèces, et assez court pour réduire les nombres d’habitats visités.
Il est possible de calculer des indices de similarité entre les espèces, basés sur les listes eBird sur lesquelles elles sont mentionnées. Par exemple, la similarité de deux espèces présentes sur exactement les mêmes listes serait « 1 », la similarité de celles jamais présentes sur les mêmes listes serait « -1 » et la similarité de deux espèces s’éparpillant au hasard sur le territoire serait de zéro. En d’autres termes, on parlerait de cohabitation, d’évitement et d’indifférence mutuelle.
Si on a 5 espèces, on peut calculer la similarité entre 1 et 2, 1 et 3, 2 et 3, etc., en fait 10 combinaisons. Avec 300 espèces cela monte à 44 850 comparaisons! Comment peut-on réduire une telle complexité? Une des manières les plus efficaces de représenter les similarités entre des choses (espèces, marques de voiture, provinces canadiennes, etc.) , c’est le dendrogramme (comme dans cetexte sur les oiseaux de l’Estuaire). Si on se limite aux Parulines en été, voici ce que cela donne:
On reconnaît facilement les groupes de parulines boréales (en jaune), celles de forêts mixtes et feuillues (en bleu) et quelques cas isolés comme la Paruline verdâtre. Des facteurs régionaux peuvent parfois expliquer l’association. Par exemple celle entre les Parulines à ailes dorées et des pins (Montérégie, etc.), de même que la couronne rousse et la gorge grise (Lac St-Jean). De toutes les associations qu’on peut déceler dans ce dendrogramme, celle qui m’a le plus satisfait et Je trouve remarquable est le couple Paruline à gorge noire + Paruline à collier, deux espèces de forêts mixtes matures dont j’ai toujours soupçonné l’affinité écologique. Formidable qu’eBird soit capable d’identifier de telles associations!
Un deuxième exemple, celui des bruants:
Encore une fois, eBird fait mouche, par exemple en identifiant le couple Bruant sauterelle + Bruant des champs (milieux champêtres du sud-ouest de la province). Idem pour les bruants boréaux (en jaune) et ceux des milieux humides (Nelson, des marais).
Quels sont les couples d’espèces les plus fidèles durant la saison estivale, toute variété confondue? La palme revient au couple Bruant à couronne blanche + Bernache cravant. Étonnant n’est-ce pas? En fait, neuf des dix couples les plus « fidèles » sont composés d’espèces de l’estuaire et du golfe (alcidés, laridés, fous, canards de mer). Loin des mers, la palme revient au couple Bruant fauve + Paruline rayée (sixième rang). De vrais inséparables dans les forêts boréales récemment buchées. Parmi les autres oiseaux chanteurs, le duo Paruline à tête cendrée + Grive à dos olive, adepte des sapinages denses, se pointe loin derrière, au 13è rang.
À l’autre extrême, le Cardinal rouge et le Bruant à gorge blanche: même si les deux espèces sont abondantes l’été, la présence de l’un est pratiquement garante de l’absence de l’autre, en cette saison.
Ces cohabitations d’espèces ne sont pas infaillibles bien sûr, mais cette brève analyse montre encore une fois le potentiel formidable d’eBird. Par exemple, on pourrait utiliser des regroupements d’espèces pour deviner quels habitats sont visités par les ornithologues. Ce serait intéressant en soi, mais aussi potentiellement important pour mesurer les tendances des espèces en tenant mieux compte de l’effort d’observation dans leur habitat.
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Commentaires importés de WordPress
Robert Allie 15 janvier 2021
Fascinant! En effet, ma courte expérience me permet de reconnaître le constat au sujet des parulines des forêts mixtes et feuillues (en bleu). On parle souvent de l’association, cohabitation, à l’année de la Mésange à tête noire, de la Sittelle à poitrine blanche et du Pic mineur… Est-ce qu’ils sont loin dans la liste?
André Desrochers 15 janvier 2021
Les « couples » Pic mineur + Mésange, Pic + Sittelle PB et Sittelle + Mésange sont en effet parmi les 300 « couples » d’espèces les plus cohésifs des 39,621 couples d’espèces possibles que j’ai analysés. En d’autres termes ils sont dans le « 1 % » de la cohabitation!
André Bernard 26 avril 2021
Je fus surpris de ne pas voir la Sturnelle des prés comme cohabitant avec le Goglu des prés plutôt qu’avec le Bruant des prés. Depuis le 1er janvier 2019, je fais au moins 1 rapport d’observation eBird par jour. En 2020, d’un même lieu d’observation où j’habite depuis 40 ans, la Sturnelle des prés figurait dans 56 rapports eBird entre le 20 avril et le 17 octobre; le Goglu des prés figurait dans 34 rapports eBird entre le 14 mai et le 2 juillet; le Bruant des prés ne figurait que dans 3 rapports eBird entre le 23 avril et le 17 septembre. J’ai constaté que le Goglu, arrive plus tardivement dans un même genre de pré que la Sturnelle qui, par contre, a été absente durant de nombreuse années pour réapparaître en 2019.
Jacques Larivée 5 Mai 2021
Je pense depuis longtemps à un algorithme qui permettrait de reconnaître les listes de mangeoires avec un coefficient de certitude C. Quelle valeur attribuer alors à chaque espèce ? Plongeon catmarin -1, Mésange à tête noire +0,985, Canard colvert 0,002, Dindon sauvage 0,1, etc. ?
André Desrochers 5 Mai 2021
On pourrait procéder par avis expert (sondage) ou demander à la base de données le % de mentions avec référence au termes « mangeoire » ou « feeder » dans les commentaires d’espèce. Puisque hélas certaines mangeoires peuvent être près du fleuve, difficile de conclure d’une liste avec des esp côtières qu’on est plus loin d’une mangeoire qu’avec une liste sans utilisateurs de mangeoire ni de pélagiques. Par contre pour les pélagiques ces derniers devraient effectivement être dans le négatif.
ensuite ce serait facile de calculer un coefficient de correspondance pour chaque liste.
Encore un beau projet, merci de l’idée!