L’usine d’oiseaux
(Ce texte a été publié originalement dans le portail eBird Québec)
La forêt boréale est reconnue comme la crèche d’oiseaux de l’Amérique du Nord. Bon an mal an, entre 1,6 et 3 milliards d’oiseaux terrestres, migrateurs et résidents, s’y reproduisent. Cette estimation provient des données du Breeding Bird Survey, des cartes de répartition géographique, et d’un peu d’arithmétique. eBird peut-il rivaliser avec le Breeding Bird Survey ?
Combien d’oiseaux sont produits chaque année dans ce vaste écosystème? Voilà une question très difficile, car les relevés typiquement utilisés pour dénombrer les oiseaux, les « points d’écoute », ne fonctionnent que lorsque les mâles sont territoriaux, c’est-à-dire lorsqu’ils chantent au printemps et au début de l’été. Hélas, ces points d’écoute ne nous informent guère sur la reproduction.1
On a donc une idée, un peu floue, de la population de départ. Pour ce qui est de la population post-reproduction, on est essentiellement dans l’inconnu. Si on se base sur la taille des couvées, autour de 4 œufs, et qu’on assume un faible taux de survie des oisillons dans leurs premières semaines, disons 50%, tel que mesuré dans de nombreuses études ponctuelles, on imagine qu’un couple d’oiseaux « moyen » produirait environ deux recrues aptes à migrer à l’issue d’une saison, doublant ainsi la population durant l’été. Ces chiffres sont corroborés, grosso modo, par les ratios de juvéniles / adultes obtenus aux stations de baguage comme Tadoussac au Québec et Longue-Pointe, en Ontario. Des analyses plus poussées nous suggèrent aussi une productivité élevée des oiseaux nicheurs en forêt boréale.
Est-ce que vos données eBird peuvent nous informer sur la production de cette usine d’oiseaux qu’est la forêt boréale? En principe oui, puisqu’on dénombre les oiseaux au printemps ET à l’automne, donc juste avant et juste après les épisodes de reproduction. Si on ne tient compte que des espèces présentes en forêt boréale l’été (je suis arrivé à 114 espèces), on obtient la figure ci-dessous. Le nombre d’oiseaux chanteurs boréaux par heure d’observation est passablement plus élevé à l’automne qu’au printemps.
On constate donc qu’un « surplus » est présent presque chaque automne. Ce surplus est éliminé avant le printemps suivant, en raison de la mortalité lors des périodes d’hivernage et de migration, ce qui mène à une relative stabilité à long terme2. C’est tout de même étonnant que la base de données eBird/ÉPOQ, issue du plaisir d’observer les oiseaux et de nos bas instincts compétiteurs, puisse nous livrer une telle régularité dans les résultats!
Mais c’est pas tout. La figure ci-dessus n’illustre pas très bien les fluctuations du ratio des nombres d’oiseaux à l’automne par rapport à la population initiale au printemps, ou l’accroissement si vous préférez. Si on calcule cet accroissement chaque année, voici ce qu’on obtient:
Le trait rouge dénote aucune production nette de recrues (natalité = mortalité). Le constat est clair: très souvent, on assiste à une augmentation de plus de 50% des nombres à l’issue de la saison de reproduction. Mais vous avez sans doute remarqué un patron particulier dans cette série temporelle: des dents de scie! En effet, en général, les années de fort accroissement sont suivies, et précédées, d’années de faible accroissement. Statistiquement, on parle d’autocorrélation temporelle – un phénomène par lequel les valeurs rapprochées dans le temps ont tendance à se ressembler ou à s’opposer. Si la variation de l’accroissement était purement due au hasard, une telle série temporelle en dents de scie n’aurait que 2 chances sur 10,000 de se produire3. Il existerait donc un cycle fortement significatif de 2 ans dans la productivité de nos populations d’oiseaux boréaux.
Comment expliquer un tel cycle? Je ne crois pas que la base de données eBird/ÉPOQ puisse répondre à cette question, mais une analyse comparant la productivité de différentes espèces, en fonction de leurs caractéristiques écologiques (granivore, résident, etc) pourrait nous éclairer. Je me permets de spéculer sur une cause possible: les années semencières. On sait que la forêt boréale produit des quantités phénoménales de cônes certaines années, et pas d’autres années. Vous me direz que les cônes ne sont pas une ressource alimentaire majeure pour les oiseaux en nidification, et vous avez raison. Mais les cônes (d’épinette) sont une ressource majeure pour les écureuils roux. Or ces derniers sont d’importants prédateurs de nids d’oiseaux. Une équipe de chercheurs dans les montagnes du Vermont a montré qu’à la suite d’une forte production semencière (favorable pour les écureuils), le succès de nidification des Grives de Bicknell était juste de 19% comparé à un succès de 57% suivant une faible production de cônes. Hélas, nous avons encore peu de preuves reliant la dynamique de l’écureuil roux à celle des oiseaux de la forêt boréale en général. Mais cela pourrait changer prochainement, car mon équipe de recherche travaille sur cette question. À suivre, donc!
Si vous avez un compte GitHub (ou acceptez d’en ouvrir un) vous pouvez commenter ci-dessous. GitHub est un outil de programmeurs mais aussi une plateforme d’échanges en ligne. Sinon réagissez au post sur Twitter (public) ou par courriel (privé), les liens sont en haut à droite.
Notes de bas de page
En fait, il sont sans doute trompeurs à l’occasion – les mâles non accouplés ont tendance à chanter davantage, donc être davantage détectés, que les mâles accouplés!↩︎
Il n’y a pas de tendance à long terme (1970-2018) dans la productivité apparente des populations d’oiseaux selon ces données (régression linéaire, β = -0.0025 ± 0.003, p = 0.4)↩︎
Corrélation de Pearson, r = -0.50, p < 0.0002, n = 49 années. Fonctions « cor.test() » et « acf() » dans R.↩︎